"Le Cours" : premier chapitre

Patrick Blouin approcha sa Mégane coupé blanche de l’interphone qui devait lui permettre d’obtenir la levée de la barrière d’entrée du campus HEC. Il déclina son nom et indiqua son rendez-vous avec le directeur des études à l’heure ronde, ce qui lui donnait 10 minutes pour garer son véhicule et marcher vers l’administration.

 

Quelques minutes plus tard, il était admis dans le bureau assez modeste de Marc Blanchard et en compagnie de deux femmes qu’il connaissait déjà, mais qui se présentèrent quand même, Hélène Lemaire, chargée de la filière économique, et Marie-Christine Pavot, chargée du suivi des élèves de seconde année.

 

Un très mince dossier portant la mention "CURSUS OPTION : ECONOMIE POLITIQUE", et en dessous, "Patrick BLOUIN", se trouvait entre les mains d’Hélène.

 

Marc voulait mettre son petit monde à l’aise. Avec un sourire autant adressé aux deux femmes qu’au nouvel arrivé, il expliqua :

- Cher camarade, bienvenue sur ton campus. Je sais ce que tu y as trouvé et ce que tu y as laissé. Nous essayons d’évoluer et nos classements internationaux nous y encouragent.

HEC est positivement orienté business, finances, marketing et tutti quanti. Depuis son origine, l'école laisse l’économie et l’économie politique à la Fac ou à Sciences-Po. Mais de fortes et récentes pressions remettent ce choix en cause. Nous voulons, à terme, faire une chaire internationale de politique économique, qui devra mériter le même classement que la finance, dans les 2 premières en Europe et les 5 premières dans le monde.

 

Patrick se sentait en confiance avec ces personnes qu’il connaissait raisonnablement bien et qu’il appréciait tant sur le plan personnel que professionnel. Son interlocuteur avait vu juste sur son engagement à l‘égard du campus : il avait reçu beaucoup, donné beaucoup et laissé beaucoup. Il intervint :

-  Ces pressions reçues par l'école ?

- Classiquement, des dirigeants de multinationales veulent pouvoir comparer les politiques économiques pour éclairer leurs priorités de nouvelles implantations.

Notre bon positionnement dans la finance suppose également que nous soyons performants en matière d’évaluation des risques pays et des perspectives de développement, ce qui, tu l’admettras, suppose une bonne compétence dans cette matière.

Un nombre croissant de nos étudiants veulent poursuivre leurs études à l’ENA. Ils souhaitent s’y préparer et ne pas y arriver les mains vides.

De plus en plus de nos anciens, qui ont déjà réalisé un beau parcours, souhaitent maintenant intervenir dans des cercles économiques, des syndicats, des associations patronales, des think tanks à la française, des partis politiques, … et même dans l’enseignement si tu vois ce que je veux dire.

Enfin, et plus récemment, nous avons reçu la candidature de jeunes diplômés présentés par leur employeur, leur gouvernement ou même leur famille, estimant l'école plus à même de fournir un complément de formation idéal pour l’intérêt général ; à condition toutefois d’avoir porté un réel intérêt à la chose publique dans la dimension économique. Une sorte de reflet de leurs ambitions pour ces étudiants présentés.

J’ajoute que ces pressions ont déjà été validées par notre organisme de tutelle et qu’elles s’accompagnent de sérieuses promesses de parrainage financier, social et politique, sans compter les retombées en termes d’image.

- Et donc, votre projet ?

- Nous sommes fin Novembre. Nous voulons commencer l’année 2012 avec 3 modules couvrant le second trimestre, 4 heures hebdomadaires de cours correspondant à 25% de l’activité des étudiants, soit 2 heures de travail personnel et/ou collectif pour chaque heure de cours.

- Qui construit les cours ?

- J’ai parlé de cours … Autant pour moi. Nous avons plutôt envisagé des ateliers. La différence, c’est que ce sont les élèves qui apportent leur contenu dans l’atelier, pas le corps professoral. Ils apportent la problématique et aussi leur diagnostic et leurs propositions de solutions. Ce serait une auberge espagnole si nous ne mettions pas à leur disposition les meilleurs animateurs que nous ayons pu identifier.

- Et vous avez donc pensé à moi…

- Tout à fait. Nous sommes séduits par ton attachement au campus et à l’institution. Tu nous as fait part de ton désir de t’impliquer. Nous connaissons ta capacité d’adaptation aux situations exotiques et changeantes. Nous voulons des animateurs solides, pleins de bon sens, capables d’humour et d’ironie. Enfin, et surtout, nous les voulons à même d’entretenir une relation forte avec des jeunes de divers horizons. Ce sont eux qui porteront ensuite notre image et notre crédibilité sur ce nouveau chantier, en France et à l’international.

- Que nous manque-t-il pour finaliser ?

- Ton accord. Nous t’avons préparé un dossier qui reprend les principaux points évoqués ce matin, les conditions matérielles de ton intervention, la liste de tes interlocuteurs, sur le Campus et à l’extérieur et, enfin, la liste des étudiants qui composeront tes ateliers avec un bref descriptif pour chacun. Tous les trois présents ici sommes évidemment disponibles pour répondre à tes questions avant ta décision et le resterons pour t’assister chaque fois que tu en feras la demande. Nous aimerions bien pouvoir te présenter à tes futurs étudiants pour la Saint Nicolas.

 

Tout ceci correspondait trop bien au vieux rêve de Patrick : s’évader de ses responsabilités quotidiennes de chef d’entreprises, retrouver la jeunesse et l’insouciance d’études dont chacun savait qu’elles déboucheraient sur un avenir professionnel presque garanti et fort enviable, se trouver défié par des réflexions et des propositions non conventionnelles, venir travailler dans le cadre enchanteur d’un campus à la fois bucolique et animé, bénéficier de la renommée de la première école de gestion européenne.

 

Ses interlocuteurs étaient à la fois séduisants et convaincants. Tous les trois appartenaient à l’élite des professionnels de la formation au business. Marc aurait pu devenir un ami proche. Les deux femmes étaient, chacune à leur façon, également douées des qualités de cœur et d’intelligence dont il aimait s’entourer.

 

Il n’eut aucun doute sur son accord et suggéra que l’on prenne rendez-vous pour la semaine suivante.